Un patron de pêche jugé pour non-assistance
En 2001, un de ses hommes avait eu un malaise grave. Le bateau n'est rentré au port que 18 heures après. Le marin est aujourd'hui handicapé.
Le dossier est peu courant. La présidente du tribunal de grande instance de Caen, Régine Nirde-Dorail, parle même d'une « affaire atypique ». Elle regarde le prévenu, un capitaine de chalutier de 37 ans : « Nous sommes saisis d'un délit de non-assistance à personne en danger. Il vous est reproché de vous être volontairement abstenu de porter secours » à un de ses hommes. 7 septembre 2001. Ce jour-là, un chalutier du port de Grandcamp-Maisy se trouve en plein milieu de la Manche, à mi-chemin des côtes françaises et anglaises. Il est 6 h, Xavier, le capitaine réveille son équipage. Trois hommes, parmi lesquels Fabrice, 41 ans. « Vers 7 h, explique la présidente, Fabrice a été pris d'un important malaise le laissant immobile en fond de cale. » Les autres matelots le hissent à l'aide d'une corde et l'installent dans la cuisine, l'endroit jugé le plus sec du bateau. Le marin-pêcheur ne parle pas, il ne bouge plus. Son bras reste collé le long du corps. Il vient de faire un accident cardiovasculaire. « J'ai cru que c'était une grosse migraine, commente le prévenu d'une voix à peine audible. Je pensais que ça allait passer. » Pour lui, il s'agissait d'une « crise de tire-au-cul ». La présidente poursuit l'examen du dossier. « Nous avons les témoignages des deux autres pêcheurs qui étaient à bord. Ils déclarent qu'il était comme un poids mort. » La présidente, perplexe, s'interroge. « On a des symptômes clairs. Et vous êtes le seul maître à bord. Pourquoi ne pas avoir alerté les secours · » Le prévenu ne répond pas. Jean foncé et veste noire, il reste immobile à la barre, les mains serrées, le regard fuyant. Puis ajoute : « Je n'avais pas pris conscience de la gravité de la chose. »À 9 h 30, constatant que l'état de santé du marin ne s'améliore pas, le capitaine prévient l'armateur du bateau par fax. Il lui demande d'avertir un médecin pour le soir-même et annonce son retour au port voisin de Port-en-Bessin pour minuit et demi. Pendant 18 heures, Fabrice reste allongé, son ciré et ses bottes sur lui. « Pendant ce temps-là vous continuez le trait de chalut », lit la présidente. Le prévenu se racle la gorge : « Oui, ça me rapprochait des côtes. De toute façon, je ne pouvais pas rentrer plus tôt car les portes étaient fermées à cause des marées ». « Faux, réplique Me Etienne Juhl, l'avocat de la victime. Vous auriez parfaitement eu le temps d'arriver à Port-en-Bessin, Grandcamp-Maisy ou de vous diriger vers un autre port comme Ouistreham. La dignité humaine aurait exigé qu'on s'occupe de lui. » L'avocat réclame 45 000 € de dommages et intérêts pour son client aujourd'hui hémiplégique des suites de cet accident.Cyrille Fournier, substitut du procureur intervient : « Les éléments montrent que le capitaine avait connaissance du péril pour Fabrice. Il avait à sa disposition les moyens de porter secours. Que lui coûtait un appel au Cross (centre régional de sauvetage) · Non, il a préféré finir son trait de chalut... » Le magistrat requiert une peine de trois à quatre mois de prison avec sursis. Me Jean-Marie Agnès, l'avocat de la défense s'emporte : « Je suis choqué. On veut faire passer cet homme-là, qui n'a jamais eu l'ombre d'un problème, pour un homme cupide. Pour un homme qui fait passer la vie d'un matelot après une pêche. Jamais on a entendu autant de termes aussi humiliants ! On le décrit comme un affreux jojo, alors que c'est un travailleur exemplaire. Ni moralement ni pénalement il ne mérite une condamnation. » Le jugement a été mis en délibéré au 25 octobre.Marion MOURGUE.
Ouest-France